Grand Chapitre Général du GODF

mis en ligne le samedi 27 octobre 2007

Critique et éloge de la tradition

par Alain Gérard, août 2005

On peut appeler modernité l’ensemble des idées, des comportements et des connaissances qui ont fait le monde d’aujourd’hui. Ce n’est ni une théorie, ni une idéologie, ni une philosophie. C’est tout au plus un climat, une tendance, une convergence de mouvements divers. La moder-nité est avant tout un mode de penser qui entend ne trouver d’autre justification qu’en lui‑même, rejetant toute justification extérieure. C’est un mouvement de l’esprit et de l’intelligence qui don-ne le prime au logos sur le muthos, à la raison sur les mythes et les légendes. Il a substitué l’évo-lutionnisme au créationnisme biblique, Comme tel, il est essentiellement irreligieux et même amoral au sens où rien ne l’arrête et où il ne se préoccupe guère des conséquences de son action. Seule sa propre poursuite l’intéresse.

La modernité est ce qui a permis à l’homme de prendre pied sur la Lune, de maîtriser l’énergie nucléaire, de faire disparaître la variole et la peste de la surface du globe, de faire pratiquement disparaître la mortalité infantile dans les pays les plus développés. C’est la modernité aussi qui a inventé les droits de l’homme, la démocratie, l’individualisme, l’égalité, l’instruction obligatoi-re, la sécurité sociale, la communication par câble et satellite.

C’est aussi malheureusement elle qui a permis la bombe atomique, la destruction de l’environ-nement, la paupérisation du Tiers‑Monde, les chambres à gaz, la drogue. C’est un mouvement qui s’échappe continuellement à lui‑même : son individualisme tombe dans l’égoïsme et l’hédo-nisme, il a supprimé l’esclavage mais il a engendré le prolétariat industriel, sa liberté devient rapidement celle du renard dans le poulailler et son pragmatisme tombe dans l’utilitarisme le plus bas ; la guérison des maladies et les progrès de la médecine engendrent l’explosion de la démographie, la production industrielle dégénère en consumérisme, l’égalitarisme provoque les nouveaux pauvres, les facilités de la communication ouvrent le champ à toutes les manipula-tions.

La modernité reste encore à surmonter par l’homme, à cette orée du XXIe siècle. Elle est essen-tiellement libératrice, mais la liberté est difficile à assumer. La société moderne, notamment, se distingue des sociétés traditionnelles en ce qu’elle est dépourvue de stabilité et de pérennité.

Mais la modernité est aussi un mouvement qui s’adapte à tout et se redresse, toujours. Il jouit d’un dynamisme extraordinaire. Son pragmatisme lui permet de trouver presque chaque fois le remède aux maux qu’il provoque. Il en arrive même à prendre désormais conscience de ses ex-cès et de ses propres limites. Le modernisme, aujourd’hui, en arrive à prendre en compte ses pro-pres débordements et il s’incorpore ce qui au départ lui était contraire, l’art, les affects, la poésie, les modes de penser analogiques. Plus que jamais, la modernité est chaotique et contradictoire.

Et ses déboires se retrouvent fatalement en l’homme moderne. Avec la modernité, l’homme prend conscience de lui‑même et de sa propre démarche comme sa pensée le fait du monde.


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