L’Égalité est elle possible ??
Yvette Roudy
À cette question je sais que certains répondront non. Étant donné que les inégalités ont toujours existé, ils considèrent qu’il n’y a pas de raison pour que cela change. Les inégalités seraient naturelles, feraient partie de l’ordre des choses. C’est une conception confortable qui évite l’effort. Surtout pour ceux qui n’ont pas à souffrir des inégalités. Mais on rencontre aussi certaines personnes qui bien que souffrant d’inégalités sont résignées, conditionnées, le plus souvent par la culture ambiante, à accepter leur situation.
Je revois ce haut fonctionnaire qui vint me voir un jour au Ministère des droits de la femme, pour m’expliquer que ce que je voulais faire n’était pas possible. « ?Et pourquoi ??? » lui ai-je demandé. « ?parce que cela ne s’est jamais fait ? » m’a t il répondu. « ?Et bien il faudra vous débrouiller pour que cela se fasse ? » ai-je dit en me levant, forte de l’autorité que je tenais du Président de la République et du Premier Ministre..
Notre Administration est une grande dame qui fonctionne bien, dans un système de reproduction bien huilé et qui n’aime pas être dérangée..
Parce qu’à l’état naturel, les choses sont inégales. Nous savons qu’au commencement était la loi du plus fort une loi non écrite mais qui s’est introduite dans nos textes législatifs, ce qui rend d’autant plus difficiles les efforts de ceux qui n’acceptent pas l’ordre injuste..
Je citerai le travail impitoyable, dévastateur de Napoléon pour qui « ?la femme est donnée à l’homme pour qu’elle lui fasse des enfants. Elle est donc sa propriété comme l’arbre à fruit est celle du jardinier ? ». Le Code de la famille de 1804 donne pleins pouvoirs au chef de famille et réduit son épouse au statut des fous et des enfants. Ma mère n’avait aucun droit. Pas le droit de voter évidemment puisqu’il a fallu attendre 1944 et un Général pour que par ordonnance les femmes puissent exprimer leur opinion. Le passeport c’est en 1937 qu’elle peut l’obtenir seule. Elle n’avait pas le droit d’acheter, ni de vendre, ni de se déplacer sans l’autorisation du chef. Ce n’est qu’en 1965 que l’épouse peut travailler sans autorisation de l’époux, ouvrir un compte en banque et en disposer. Jusque-là si le mari était assez bon pour autoriser sa femme à travailler, il avait aussi le droit de percevoir son salaire à sa place. Ce n’est qu’en 1970 que l’autorité paternelle est remplacée par l’autorité parentale..
Et que dire de l’égalité au regard de la « ?morale ? » pendant longtemps double. Permissive pour les hommes, répressive pour les femmes ??.
En 1810 le Code Pénal fait de l’adultère un délit bien plus lourdement condamné pour les femmes. L’adultère du mari n’est sanctionné que s’il est commis sous le toit familial et de façon répétée ? ; celui de l’épouse prise en flagrant délit est passible d’une réclusion en maison de correction. Le mari qui « ?venge son honneur ? » par un crime bénéficie d’une large tolérance de la part des tribunaux..
En 1979 la cour d’assises des Yvelines acquitte un homme au motif qu’il s’agissait d’un crime passionnel. Il avait frappé sa femme jusqu’à ce que mort s’en suive et l’avait laissé agoniser sur le carreau de la cuisine. Dans un article publié dans le Monde du 19mars 1979 Simone de Beauvoir réclame alors une loi s’attaquant aux racines mêmes des violences faites aux femmes. Partant du principe qu’on ne naît pas mâle on le devient, que la violence des hommes n’est pas naturelle, que l’amour ne donne pas le droit de tuer. Cette loi dite anti sexiste que j’ai tenté de présenter, faillit me faire disparaître sous les railleries, les sarcasmes, la dérision. Nous étions en 1982. Elle existe aujourd’hui en Espagne, dans les pays scandinaves et la France est en ce moment en train de « ?réfléchir ? » à sa possible inscription à l’ordre du jour de l’Assemblée..
La lutte contre les inégalités, contre les injustices est une longue marche faite d’avancées, de pauses, parfois de reculs..
Ainsi de la loi sur l’égalité professionnelle de 1983 qui contient d’excellents principes et propositions. Elle fait sortir la France d’une conception de protection du droit du travail des femmes pour passer à une conception d’égalité. Il existe cependant aujourd’hui un problème de taille, elle n’est pas appliquée. On a préféré sortir une autre loi qui n’est pas davantage appliquée plutôt que de mettre en place les nécessaires mesures de contrôle, de surveillance, de vigilance qui en Finlande en font un succès, car elle est issue d’une directive européenne. Nos législateurs sont ainsi. Ils légifèrent beaucoup mais ne se préoccupent pas de l’application de leurs textes. L’égalité formelle semble satisfaire nos institutionnalistes, qui réagissent peu lorsqu’on les interpelle sur l’égalité réelle. Il est pourtant préoccupant de constater qu’en dépit des efforts d’hommes et de femmes, qui travaillent sans relâche aux progrès de l’humanité, à la réduction des inégalités, celles-ci ne cessent de s’élargir, même si les plus démunis, les plus pauvres le sont moins..
À cet instant les Françaises sont toujours les dernières roues du carrosse européen en matière de représentation dans les Assemblées élues avec 12% de femmes à l’Assemblée Nationale. Les thèmes qui les concernent au premier chef ne sont jamais considérés prioritaires par ces majorités d’élus, à presque 80% masculines. Pour remédier à cette situation il a fallu légiférer alors que dans les pays nordiques les femmes atteignent près de 45% de représentation et que l’Espagne est à 38% simplement par la volonté politique des partis conscients de leurs responsabilités, du monde qui bouge et de l’avancement des femmes.
Et pour avoir cette loi il a fallu changer la Constitution. Bien que la Constitution de 1946 précise dans son 3° alinéa que « ?la loi garantit à la femme dans tous les domaines des droits égaux à ceux de l’homme ? ».
Notre loi sur la Parité de 2000 est incomplète certes, insuffisance sans doute, mais elle va dans la bonne direction. Il suffira de la compléter..
L’obtenir ne fut pas facile. Ce fut un dur combat contre certains hommes et femmes nantis pour la plupart, se disant intellectuels qui soutenaient la position officielle de notre Conseil constitutionnel hostile à toute mesure spécifique à « ?l’avantage ? » d’une « ?catégorie ? » au motif qu’elle représente une atteinte au principe d’égalité prévu par la Constitution. Je ne m’étendrai pas sur ce débat récurrent en France, seul pays au monde où l’on peut casser une mesure en faveur de l’égalité au motif que l’inscription de son principe dans la Constitution se suffirait à lui seul..
Vieux débat qui oppose les théoriciens de la forme aux pragmatiques de la politique. Tant que ce principe sera défendu en France, l’égalité restera formelle très loin de la réalité, alors que nos pays voisins (pays scandinaves, Espagne) moins crispés, plus pragmatiques usent de la discrimination positive, mesures pour l’égalité réelle avec intelligence et à propos et ont des résultats..
Les maçons, qui ouvrent au perfectionnement de l’humanité, et s’engagent à continuer au dehors l’œuvre commencée à l’intérieur, peuvent s’ils le veulent jouer un rôle plus important dans le combat pour l’égalité, pour la laïcité constamment menacée et apporter leur pierre à l’édifice de notre démocratie toujours en construction. .
Tout comme notre Temple.
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