Grand Chapitre Général du GODF

mis en ligne le mardi 5 février 2008

Wirth ou : de la platitude sentencieuse

(première parution en 2003)

par Charles Porset

Finalement, il faut beaucoup pardonner à Oswald Wirth car il a eu de mauvaises fréquentations et quand l’occasion lui était donnée d’en avoir de bonnes, je pense à celle de Joris Karl Huysmans, qui lui aussi a fini par fréquenter de mauvais lieux (En Route, L’Oblat), mais avec le génie en plus, il s’en est écarté, ou mieux, on l’a écarté.

C’est qu’on ne joue pas avec le destin, et celui de Wirth, on peut l’affirmer tranquillement aujourd’hui, était de n’être que le troisième couteau de l’ésotérisme kabbalistico chrétien. Rappelons, à gros traits, sa biographie. Joseph Paul Oswald Wirth naît le 5 août 1860 à Brienz dans le canton de Berne et meurt le 9 mars 1943 à Mouterre-sur-Biourde à deux pas de l’Isle-Jourdain (Vienne). Pendant un temps il est comptable à Londres, mais il est surtout connu comme magnétiseur, activité qui le conduit à fréquenter les milieux symbolistes de fin de siècle où se côtoient le meilleur et le pire : Maurice Barrès, Auguste Villiers de l’Isle-Adam, Joris-Karl Huysmans, mais aussi Gérard Encausse, dit Papus, ou d’étranges ecclésiastiques comme l’abbé Joseph Boullan qui avait fondé à Sèvres une communauté dite «  l’œuvre de la réparation  » où l’usage était de cracher dans la bouche des autres, de les recouvrir de cataplasmes de matière fécale et, pour le parcours réparateur, de leur faire boire l’urine de son égérie Adèle Chevalier–, dont le sexe généreux était garni d’hosties (Cf. Christophe Beauflls, Joseph Péladan, 1858-1918, Paris, 1993, p. 124). Ces pratiques, que Saint Irénée, Évêque de Lyon, attribuait aux gnostiques, n’étaient pas nouvelles, mais détachèrent, dans un moment de lucidité, Wirth de ce mage singulier. Mais parce que le loup est toujours au coin du bois, Wirth que l’occulte fascine, devient le secrétaire de Stanislas de Guaita, dont la carrière fut brève, mais l’influence considérable. Né en 1861, mort en 1898, Guaita est l’auteur d’œuvres impérissables, dont les titres déclinent à l’avance le contenu : Au seuil du mystère, Le Temple de Satan, le Clef de k magie noire, etc. C’est donc en compagnie de ce Mentor, fondateur de l’Ordre kabbalistique de la Rose+Croix que Wirth se forme. .

Entre temps il est devenu Franc maçon (1884)  ; c’est la loge La Bienfaisance châlonnaise, orient de Châlon-sur-Marne qui le reçoit  ; en 1886 ii s’affilie aux Amis Triomphants puis, le parcours «  initiatique  » aidant à la loge Travail de Vrais Amis Fidèles dépendant de la Grande Loge Symbolique Écossaise. Finalement on le retrouve à la Grande Loge de France quand celle-ci se constitue et après avoir occupé divers plateaux en loge symbolique, le voici dans l’adyton du Temple, autrement dit, au Suprême Conseil Écossais jusqu’à la mort qui le surprend au moment de l’Occupation..

Cette référence n’est pas, sous ma plume, innocente car, sous bénéfice d’inventaire, je n’ai pas connaissance d’un engagement quelconque de Wirth en matière politique ; l’esprit latitudinaire de l’Ordre, son ancrage social, la volonté réformatrice qui l’anime dès le dix-huitième siècle, paraissent lui échapper. Wirth, au moment où la République s’installe vit dans un autre monde. L’un de ses zélés biographes, André Nicaud de la Grande Loge de France, a exhumé un de ses premiers textes maçonniques publié dans Le Monde maçonnique, n° 3, juillet 1886 : Wirth, jeune maçon alors, rapporte sur une question soumise à l’étude des loges sur les Rituels ; en voici la conclusion « Voilà, Très Chers Frères, les réflexions que la respectable loge La Bienfaisance Châlonnaise croit devoir soumettre au Conseil de l’Ordre : puissent-elles pouvoir contribuer à ramener la Maçonnerie française dans la voie de sa véritable mission qui consiste à prouver que l’organisation démocratique qu’elle s’est donnée ne l’empêche pas de concilier son zèle progressiste avec un esprit sage et vraiment éclairé. » .

Pourquoi pas ? Mais la difficulté est qu’on ne sait pas ce qu’est un « esprit sage et vraiment éclairé ». Nous allons cependant l’apprendre. Cela ce passe aux Vrais Amis Fidèles en 1889, année où l’on célèbre le premier centenaire de la Révolution française ; voici ce que rapporte le F Guy Simon auteur de l’Historique de la R L Les Vrais Amis Fidèles n° 137 (1957) : selon Wirth il faut rendre la maçonnerie intelligible à ses adeptes (ce sera bientôt le titre d’un de ses ouvrages) en donnant tout leur sens aux grades d’Apprenti, de Compagnon et de Maître, et [de] revenir à la Tradition « digne de nos pères d’il y a cent ans ». Sans doute, mais on ne voit pas à quels « pères » Wirth nous renvoie, ou plutôt on comprend que Wirth, magnétiseur, cartomancien (on lui doit une adaptation du Tarot de Marseille), veut réformer un Ordre qui se sécularise continûment depuis sa création et pose, depuis 1877, la liberté absolue de conscience. Or, ce que Wirth ne paraît pas comprendre c’est que cette liberté n’exclut pas la croyance en un principe révélé si l’on veut, mais en réserve à l’usage à titre privé des Frères ; ou plutôt Wirth le comprend parfaitement mais, sous le prétexte de maintenir les « anciens rituels », il veut imposer une nouvelle orthodoxie maçonnique et ré enchanter un espace qui lui paraît désespérément laïque. C’est la voie que prendront Marius Lepage et Jean Baylot en se réclamant explicitement de Wirth. .

Louis Amiable, l’historien de la loge des Neuf Sœurs et membre du Conseil de l’Ordre du GODF, ne s’y était pas trompé quand il rappelait en 1896 : « Oswald Wirth peut maintenant s’adresser au Pape en “toute confiance” ; il sera béni comme l’ont été Léo Taxil et Paul Rosen, comme va l’être Jules Doinel ! L’appréciation qui précède trouve sa confirmation dans les relations qu’entretient le sieur Oswald Wirth. II est l’ami et le commensal d’un certain abbé Rocca qui a tenté de se faire recevoir à notre loge de Neuilly-sur-Seine, d’où il a été repoussé avec perte. ».

Finalement, le schéma est toujours le même on se rapproche de l’Église de Rome pour développer sous couvert de symbolisme une maçonnerie crypto-religieuse et finalement réactionnaire. Voici ce que Wirth écrit à André Lebey le 30 avril 1923 à propos de l’initiation féminine « Le sujet est inépuisable, et nous devons nous borner en restant strictement sur le terrain de l’initiation féminine, sans trop nous attacher à mettre en lumière les faiblesses de la femme que nous pouvons supposer connues. Prenons la femme comme telle qu’elle se comporte, et demandons-nous si elle est capable de coalition initiatique. Trouvera-t-elle en son propre génie assez d’esprit conspirateur pour se grouper en association poursuivant un programme à très longue échéance de régénération humaine ? » (Archives de l’OURS). Pourtant le Droit humain existait alors et, bientôt, on accorderait le droit de vote aux femmes ; mais Wirth dont j’ignore s’il savait ce qu’était une femme, était visiblement assuré de leur infirmité. Le travail de « régénération initiatique » (sous-titre de la revue Le Symbolisme qu’il fonde en 1912) ignorait à l’évidence les voies de la génération… .

Voici la dernière lettre écrite par Oswald Wirth le 19 janvier 1943, lettre tirée de l’ouvrage L’Imposition des mains : « Il ne saurait être question de renoncer au Grand Œuvre, absorbé par un Ouroboros et dirigé par lui. Nous sommes infimes par rapport au Tout, mais nous y tenons notre place et y accomplissons notre fonction. Il y a en chacun de nous un noyau d’activité qui s’adapte à l’emploi qui lui a été assigné. Nous devenons ce que nous sommes pour les besoins du rôle que nous avons à jouer, sans que l’acteur permanent s’identifie avec le personnage de théâtre qu’il représente transitoirement. Ce qui nous est difficile c’est de nous connaître en ce que nous sommes par nous-mêmes, indépendamment du déguisement que nous portons sur la scène. Qu’étions nous dans la vie inconnue que nous menions avant de nous incarner et que deviendrons nous après notre libération du service terrestre ? Je veux bien arriver de l’autre côté tout imprégné du rôle que je viens de jouer. Je puis ne pas vouloir rompre avec les camarades qui continuent à tenir leur emploi dans la pièce au dénouement de laquelle je m’intéresse. II est des liens d’affection qui ne se rompent pas entre centre de rayonnement psychiques. .

Je crois à l’amour et à son indestructibilité quant il est immatériel. Si j’aime les humains dont je partage les misères en même temps que les aspirations les plus nobles, je ne puis les abandonner une fois sorti de leurs rangs de lutte terrestre. J’ai donc espoir de rester en liaison, une fois passé le rideau, avec ceux dont la tâche n’est pas achevée. Je me refuse à renier mon patriotisme terrestre. Pas de désertion devant l’œuvre de rédemption humaine. C’est en aimant que nous pouvons être heureux, et je ne vois de félicité que dans l’amour qui se donne, et contribue au mieux, particulier et général. J’ai la conviction profonde que je ne me trompe pas. » .

Je passe sur le Grand Œuvre et 1’Orobouros, ce serpent qui se mord la queue et qui chez les Égyptiens renvoie à la clôture du cosmos qui s’auto engendre, pour souligner la touchante platitude du propos ; passons sur les « camarades » qu’on distinguera dans ce contexte des « Frères », mais que peut bien vouloir signifier l’expression « amour immatériel » ? Wirth aurait pu être un personnage de Flaubert, si la chronologie l’avait permise ; mais on le retrouve sous les traits de Langneau au tome V des Hommes de bonne volonté de Jules Romains : preuve sans doute que sa vie fut une fable et son œuvre une fiction...


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Wirth : ou de la platitude sentencieuse
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Forum

  • Wirth ou : de la platitude sentencieuse
    1er septembre 2008, par Gaël
    MMTTCCFF, article intéressant, et dont le titre est fort juste. Quand j’ai reçu la lumière on m’a proposé pour livres majeurs à consulter dans la bibliothèque de l’atelier, Wirth et Boucher ; quelle indigence et quel ennui ! Mais reconnaissons au moins à Wirth qu’il a mille fois raison quand il écrit que l’existence des ateliers de perfection n’est que la manifestation de l’impuissance des LL bleues à faire vivre le grade de M. Et attendons, pour critiquer son opinion quant à l’initiation des femmes, opinion certes niaise et grotesque, attendons donc d’avoir fait mieux, et que nos chantiers soient garnis de SS qui nous montrent "l’autre moitié du Ciel."
    • Wirth ou : de la platitude sentencieuse
      12 octobre 2008, par Ouroboros
      Merci. Tu vois que tu n’étais pas le seul à le penser ! Il faut combattre tous ceux qui introduisent en maçonnerie le sectarisme ésotérique, tous ceux qui expliquent l’obscur par le ténébreux et prennent des airs inspirés pour accoucher de platitudes ! On trouve souvent dans cette catégorie soit des esprits faux, fêlés, qui enfilent les mots comme on enfile des perles ; ou des croyants que ne satisfont pas les églises établies, qui vont chercher le sacré dans d’autres cultures et l’importent en maçonnerie en expliquant que c’est le fin mot de l’énigme ! Guénon a beaucoup donné dans ces billevesées pseudo-savantes. Si tous ces frères n’ont pas renoncé à leur bon sens, la plupart de ceux (ou de celles) qui s’égarent dans nos loges libérales, adogmatiques,sont des croyants qui s’ignorent. Sous couvert de rituel et de symbolisme, ils voudraient que nous nous agenouillassions devant le delta lumineux... A d’autres ! Qu’ils se renseignent sur l’histoire de la maçonnerie ! S & F !
  • Wirth ou : de la platitude sentencieuse
    3 avril 2008, par STEPH

    MMTTCCFF,

    Que je bois du petit lait en lisant cet article ! Et dire que dans ma RL...les anciens continuent d’offrir (merci du cadeau !)à chaque initiation et à chaque augmentation de salaire...le bouquin correspondant de ce cher Oswald... Et moi qui passe pour un ignare parce que j’ai osé répéter à l’envi ce que je pensais de "la FM rendue intelligible à ses adeptes" !

    Merci en tout cas de cette lecture rafraichissante !

    3Biz Frat, Steph

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