mis en ligne le dimanche 1er octobre 2006
Le Rite Français entre tradition et modernité
par Ludovic Marcos
(La suite de cet article a été publié dans Joaben N°3 )
Le Rite Français, aux effets pleins de justesse, est une somme de mots mûris et de signes sûrs, de fidélité et d’adaptations. Il est l’axe vertébral de notre montée en humanité. Venu jusqu’à nous d’un fonds gestuel immémorial, d’une affirmation féconde à travers les Lumières, d’acquis historiques continuels, sa communauté de destin avec notre Maçonnerie — celle d’un humanisme de combat ! — est entière. C’est pourquoi, aujourd’hui, ses débats et ses émois reflètent des choix d’avenir. Où va-t-il, où allons nous ?
Sommaire
- 1. Un chariot dans les étoiles., p1
- 2. L’opus d’azur, p2
- 3. L’œuvre au bleu-blanc-rouge, p3
- un extraordinaire conservatoire des usages les plus anciens de la Maçonnerie, p4
- Un Rite aujourd’hui décentré et cantonné, p5
- Sans histoire, le Rite Français a aussi raté ses rendez-vous avec l’Histoire, p6
- Grandir en rite fédérateur, initiatique et universaliste., p7
- L’expression d’une cohérence et d’une efficience, p7
- Il y aura toujours, pour nous, une façon de maçonner dans la fidélité et une autre dans la recherche., p8
- les potentialités d’un rite ..., p9
1. Un chariot dans les étoiles.
Des chariots brinquebalants sur les routes, resserrant de précieux outils et abritant quelques uns de nos ancêtres opératifs, d’un chantier l’autre. L’image est sans doute trop belle. Pourtant, au commencement vaquent des groupes de bâtisseurs mutualisant leur vie, avec toute sa rugosité, mais aussi la théâtralité destinée à donner relief et durée à leur corps. La réception de nouveaux membres est, plus que jamais, une pratique assermentée. L’atelier, notion déjà bien ancrée, se vit comme un savoir-faire et porte déjà en lui un savoir être. Aujourd’hui encore, la Franc-Maçonnerie n’est pas une « Maçonnerie » du bois ou du métal : au fil des siècles, les héritages venus de la culture de la pierre ont perpétué un penchant géométrique, un appareil emblématique, des signes, une gestuelle, des attributs, un légendaire, des rites funéraires, des formules à clés. Selon des modes variables, l’archipel identitaire d’une aristocratie de Métier s’est maintenu dans ses expressions et chorégraphies. Une teinture nous en est restée. S’il n’y a pas eu au fil des âges, comme on l’a prétendu, évolution organique des corps opératifs en Maçonnerie spéculative, il y a bien eu rencontre entre des personnes et des attentes, et ce, dans les Iles Britanniques, au XVIIe siècle.
Dans ce contexte, il y a eu transmission et réemploi de matériaux anciens, dans le sentiment d’un noble héritage comme dans la recherche d’une légitimité, que seule, en ce temps là, l’ancienneté conférait. Nos usages maçonniques sont nés de ce mariage inattendu entre époques et destinations, et le Rite Français, pour cette raison, est ainsi fait par nature : de la coquille des opératifs et des intentions du bernard-l’hermite spéculatif que nous avons été au départ. Le décor, sur fonds large, de notre identité ainsi brossé, il convient d’en mieux préciser les indurations, les assises fondatrices. Nous écarterons d’emblée les taxidermistes qui, avec leur « rite d’origine » (et de pureté) bien improbable, prétendent empailler une chimère. Ils ne cherchent en réalité qu’à imposer un caporalisme à leur usage. Cela étant, la question d’un soubassement rituel, même si elle a été dévoyée — et finalement éludée — dans tout le discours péremptoire sur la Tradition dont on nous bassine depuis des années, renvoie effectivement à la recherche de « fondamentaux ». Comment les identifier ?
L’habitude de se réunir en un lieu « clos et couvert », le port de tabliers, l’emploi de certains termes et une part notable de nos usages constituent, de fait, un socle commun à la Maçonnerie, auquel le rite qualifié depuis le XIXe siècle de « français » est, du reste, on n’y insistera jamais assez, remarquablement fidèle. Il est souvent la base à partir de laquelle se sont développés d’autres systèmes. Significativement, les éléments les plus « secrets » et permanents de ce socle, l’habitude de tuiler par des jeux de questions et réponses autour d’un âge, d’une heure symbolique, de couples de Mots, ou bien de se reconnaître par des signes ou des sons rythmés ramènent à d’anciennes pratiques. De même, et dans le même ordre d’idées, la mise à l’ordre et le pas d’Apprenti ont un sens précis bien avant l’émergence de la Franc-maçonnerie spéculative, l’un comme signe de respect (comme le salut militaire, son cousin), l’autre pour symboliser l’apprentissage d’une démarche de sûreté.
_ Dans le prolongement de ce constat, et sans prétendre s’appuyer sur une « tradition » sortie armée de pied en cap, (introuvable, redisons-le), nos loges demeurent aujourd’hui encore le lieu d’un simulacre professionnel, avec leurs apprentis et leurs compagnons, leurs « augmentations de salaire », leurs expressions de chantier : tailler sa pierre, tracer une planche, mettre d’équerre, passer la truelle, couvrir, tuiler, etc. Nous continuons à faire de la « Géométrie mise en œuvre », avec des tracés, des figures, des pierres et des utilisations fictives d’outils. Car c’est la Géométrie qui est « Art Royal » ; la Maçonnerie n’en est qu’une application pratique. Dans cette « culture d’accueil », encore vivante à sa façon comme on vient de le voir, va s’affirmer un « rituel ». Le terme est-il bien adapté ? Il est d’apparition tardive, le XVIIIe siècle n’utilisant que les mots « style », « système » ou « régime ». La mise en mouvement des usages opératifs, remaniés autour d’une figuration du Temple de Salomon, va permettre à un cérémonial symbolique de « faire comme si », tout en étant autre chose. L’image du Temple, pensé comme cadre d’universalité et de tolérance, va servir de support à une chorégraphie. Sa représentation, orientée, en montre les colonnes, le pavé « à la mosaïque », le seuil, tout en arborant les nombreux signes du Métier.
_ Cette image emblématique forte fonde une cosmogonie, avec son Ciel et sa Terre. Elle rappelle un temps primordial. Entre le profane avant les colonnes et le sacré, au-delà du tableau, est présentée la loge-mère. Cette vision est à la fois commémorative et édifiante. Si la culture opérative y garde une place naturelle (l’on « tient loge », en somme, devant le plan du chantier), elle est exaltée dans une présentation archétypale. L’ensemble est déjà tourné vers la modernité. Plus exactement, le dispositif est d’emblée dressé dans une tension entre tradition et modemité, entre l’image et sa destination, entre le légendaire et la fonction historique nouvelle dont les hommes qui se tiennent autour savent être les accoucheurs. Cette tension est la corde vibrante de notre rite.
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